Anonymat des commentaires : la fausse bonne idée
Cette semaine, on apprenait que Youtube allait rendre de plus en plus difficile la possibilité de commenter de façon anonyme les vidéos de sa plateforme. Youtube compte nous inciter à commenter avec notre vrai nom, notamment en nous connectant via Google+.
Beaucoup de blogueurs ont abordé le sujet, notamment ici et ici
La manœuvre me semble plus commerciale qu’autre chose. C’est moins la chasse aux Trolls qui intéresse Youtube que la volonté de Google (propriétaire du site) de se servir de cette formidable audience pour dynamiser le réseau social Google+, qui peine à décoller.
Néanmoins, la toile s’est emparée du débat : faut-il en finir avec les commentaires anonymes ?
Le fait est qu’aucune position tranchée n’est possible sur le sujet.
Je comprends qu’un site comme Newsring.fr, par ailleurs excellent, empêche l’anonymat. C’est un site organisé autour des débats, avec pas mal de personnalités qui sont susceptibles de lancer les sujets.
Pour des sites d’actualité plus généralistes ou plus grand public, cela ne me semble pas une bonne idée. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de m’exprimer sur le sujet, en répondant à l’invitation des journalistes de Lexpress.fr
C’est à retrouver via ce lien :
http://www.lexpress.fr/actualite/high-tech/obliger-les-internautes-a-commenter-sous-leur-vrai-nom-est-une-mauvaise-idee_1142308.html
Les avis contraires au miens sont nombreux et je les respecte.
A lire par exemple ici : http://www.lexpress.fr/actualite/high-tech/il-faut-assumer-ses-opinions-et-commenter-sur-internet-a-visage-decouvert_1142450.html
Mais l’argument selon lequel « les gens normaux n’ont rien à cacher » me semble trop réducteur. Pas certain que ceux qui soutiennent cet avis lisent beaucoup de commentaires. Il me parait un peu simpliste de penser que cela freinera les ardeurs de ceux qui sont motivés à troller ou à diffuser des messages racistes ou prosélytes.
J’étais donc intéressé de lire les commentaires (anonymes ou pas !) des lecteurs de L’Express et autres blogs ayant évoqué le sujet.
Certains ont évoqué des arguments très intéressants que je n’avais pas en tête.
En voici une petite sélection :
Pas mal de bon sens !
Je retiens particulièrement l’idée qui consiste à garder les commentaires anonymes tout en faisant en sorte de dévoiler son identité (ex : une adresse e-mail valide, une IP fixe) au site qui l’héberge.
Le contributeur reste anonyme aux yeux de tous, sauf du site qui pourra éventuellement se retourner contre lui en cas de dérapage. Cela me semble normal, dans la mesure où l’éditeur prend des risques juridiques à publier des propos potentiellement diffamatoires ou illégaux.
Le débat reste ouvert !



27/07/2012 












Une ou deux choses me viennent à l’esprit.
D’abord, tout le sites web n’ont pas les mêmes besoins. Si les commentaires sont des opinions, ou si les commentaires sont des informations, ce n’est pas exactement la même chose. Une information doit pouvoir être vérifiée, celui qui la donne prend une responsabilité. Une opinion, par contre, ça n’engage pas la personne qui la donne, c’est l’éditeur qui est responsable en cas de diffamation (on parle des commentaires uniquement). Anonyme ou pas, il n’y a pas de bonne réponse dans l’absolu, ça dépend des situations.
Ensuite, il faut se demander ce qu’est une opinion. Est ce vraiment si personnel que ça ? Je ne crois pas, le contexte d’une discussion influence énormément l’opinion. Dans une discussion idéale, toutes les opinions sont formulées, la discussion s’arrête en général quand on a fait le tour. En d’autres circonstance, ou quelque temps plus tard, les opinions ont changé. En fait, prendre une opinion a son compte, c’est surtout vouloir participer à la discussion. C’est bien ce qu’on constate partout, les gens veulent participer aux débats et Internet leur en donne la possibilité. Ce n’est pas parce qu’ils sont anonymes que les gens veulent discuter, c’est pour discuter qu’ils prennent un pseudo ou qu’ils utilisent leur nom, suivant la valeur qu’ils veulent qu’on attache à leur opinion.
C’est pourquoi, vouloir que tout le monde attache la même valeur a ses opinions, comme si c’était des informations capitales, c’est un non sens. Finalement, en pratique, cela consisterai à limiter les discussion à des discussion d’experts qui réciteraient leur baratin.
Une telle bêtise pourrait tout de même arriver sur le web, parce que les médias détestent que leur échappe l’opinion. Un expert, on ne lui fait pas dire ce qu’on veut mais presque, suivant qu’on l’invite ou pas. L’internaute de base s’invite tout seul. Ceci dit, si cela devait arriver, cela ferait aussi le succès des réseaux anonymes (type freenet) et cela poserait encore bien d’avantage de soucis aux éditeurs. Leurs articles pourraient être repris n’importe comment, ils n’auraient plus la main dessus, etc.
Pouvoir commenter l’actualité anonymement, c’est subversif par nature : C’est laisser aller une discussion à son terme, sans présager de ce sur quoi elle conclura et puis passer à une autre. Un peu comme au café, mais par écrit. Alors oui certes, jusqu’à maintenant, les écrit restaient, les paroles disparaissaient. Ce n’est plus le cas. C’est au journalistes d’analyser les discussions et de fixer, en attachant un nom, le leur, les réflexions qu’ils auront jugé intéressantes. Mais qu’ils se le disent, manipuler l’opinion va être de plus en plus difficile. Cela fait un moment que les activistes ont prévu cette dérive sur l’anonymat et ils font tout pour mettre au point des réseaux parallèles qui échappent à la censure, la dénonciation, etc.
Est ce qu’à chaque article un journaliste précise qu’il est employé par je ne sais quel grand groupe industriel ? Non bien sûr. Il donne juste son nom, son nom lui permet de faire oublier toute la machinerie qui est derrière. Mais le nom d’un anonyme, quel importance réelle ? L’anonymat sur Internet existe depuis que des gens ordinaires ont la parole et donc, depuis les premiers chat sur IRC…
Il n’ y a pas que les journalistes et les commentateurs concernés par l’anonymat.
Par exemple, les parrainages pour les présidentielles… Marine Le Pen avait demandé la suppression de cet anonymat, sans succès. De cette façon, les maires conservent leur pouvoir sans avoir de compte à rendre à leurs électeurs, parce que ces maires n’ont pas d’étiquettes et qu’ils ne rendent pas de compte à rendre non plus aux grands partis. Les partis qui n’ont pas de mairie, ou pas assez, voudraient donc les confronter à l’opinion populaire.
Tout ça n’est que lutte de pouvoir. Qui doit rendre des comptes à qui ?
Un journaliste doit il rendre des comptes à l’opinion ou bien est ce l’opinion qui doit se plier aux exigences du journalisme. C’est la vraie question, celle qu’il faut se poser, à propos d’anonymat.
La contradiction est aujourd’hui mise en scène comme un sacerdoce par les médias. Mais y-a-t-il réellement contradiction ? L’équité des temps de parole, la censure des modérateurs, l’anonymat, toute ces petites choses s’additionnent et pas toujours de façon logique…
La supercherie est pourtant évidente, c’est de dire : Chaque opinion est respectable, toutes les opinions se valent. Ensuite, pour que l’opinion puisse faire son choix, elle ne peut que juger de l’identité de chacun. Ainsi untel est un perpétuel contradicteur tandis qu’un autre porte la parole officielle, modérée. Le choix est vite fait. Le rôle du modérateur, dès lors, est de cliver l’opinion, de sorte que les mensonges ne puissent être relevés, que la contradiction ne puisse pas se faire réellement.
D’une manière générale, j’ai constaté qu’une opinion lâché sans arguments a beaucoup plus de chance d’être validée par un modérateur que la même opinion mais expliquée et structurée. L’opinion doit pouvoir être cataloguée avant d’être évaluée…
Ce que veulent les journalistes, c’est qu’un commentaire puisse donc être catalogué en fonction des autres opinions du commentateur. La majorité des gens n’écoutent pas les arguments des gens qui ne pensent pas comme eux, pire, ça les renforce dans leur certitudes : « Si untel ne pense jamais comme moi, c’est que son avis n’importe pas, que je suis plus intelligent (instruit, respectueux de la morale, etc) ».
L’anonymat empêche cela. Les commentateurs ne connaissent pas à priori les autres opinions d’un autre commentateur. Les étiquettes s’envolent. L’étiquette, que ce soit celle des maires ou celle des commentateurs, elle a une valeur marchande !
Supprimer l’anonymat, ce n’est pas pour responsabiliser les gens, mais pour leur coller une étiquette.
La netiquette, c’est tout le contraire, c’est une étiquette vierge.
Pour comprendre Internet, il faut l’avoir vu naître. Mais aujourd’hui, les jeunes générations n’ont connu que le web 2.0 !
Ce nouveau web, c’est la reprise commerciale d’Internet. Pendant longtemps, les investisseurs se sont contentés d’un développement anarchique. Les internautes faisaient ce qu’ils voulaient. Tant que ça plaisait, tant que plus en plus de monde arrivait sur le réseau, il fallait ne touche à rien. Aujourd’hui, ces majors entendent reprendre la main sur le web, le mettre sous contrôle. Si cela ne choque pas la jeune génération, l’ancienne est préparée au combat, elle a toujours su que cela se passerait ainsi. Ce nouveau web, c’est donc aussi la naissance des partis pirates. Internet appartient-il aux investisseurs ou bien à ceux qui l’utilisent ?
On pourrait croire que cette question revêt un caractère légal parce qu’il s’agit d’argent mais il n’en est rien. Cette question est purement politique. Si machin investit dans l’affaire de bidule, est ce que cela doit lui donner un droit, non pas seulement financier (toucher des dividendes) mais aussi structurel (siéger au conseil d’administration) sur bidule ?
Cette question est centrale en économie et cela dépasse de loin le cadre d’Internet. Comment un banquier peut-il celer le sort d’une entreprise ? De quel droit ?
La question de l’anonymat soulève d’autres questions parce qu’Internet a initié une prise de conscience politique que les médias feraient bien de prendre en considération. Ces médias font le pont entre la société du commun des mortels et les grands investisseurs. Mais y-a-il une réconciliation possible ? Il semble que le fossé ne fasse que se creuser…
Agiter l’opinion pour mieux en faire commerce, ce n’est pas ce que les internautes attendent des médias. C’est pour cela qu’ils ont crée leurs propres médias, les médias libres. Bien entendu, certains médias libres se sont spécialisés dans l’agitation réactionnaire, mais la plupart, au contraire, cherchent à favoriser le débat et la résolution des conflits.
Pourquoi ne pas valider mon commentaire sur l’étiquette ?
C’était sans doute le plus profond. En effet, comme je l’ai dit, responsabiliser le commentateur est une supercherie, c’est l’éditeur le responsable. En général, les commentaires ne sont édités qu’après modération et sont la propriété de l’éditeur dans tous les cas. La raison pour laquelle il faudrait supprimer l’anonymat, elle est toute autre. Et de toute les façons, quelque soit les arguments avancés pour justifier une prise de position, il convient d’en analyser les conséquences… En politique, un nom, c’est une étiquette. Et il s’agit bien de politique…
Petite réflexion sur le sens du mot « modération » :
Aujourd’hui, si on demande aux gens ce que veut dire être modéré, je suis presque certain qu’une majorité répondrait qu’il s’agit de ne pas avoir des idées trop arrêtées. Modéré tend à vouloir dire indécis. Par exemple, le débat sur le mariage homosexuel : « Pourquoi pas ? » est une réponse modérée. Toute autre réponse est extrême. Hier, les gens auraient répondu qu’être modéré signifiait avant tout savoir gérer ses émotions. Une opinion arrêtée, mais modérée, c’est une opinion qui n’est pas enflammée. Modéré tendait à vouloir dire tempéré. Pour reprendre l’exemple sur le débat homosexuel, une réponse modérée aurait donner quelque chose comme : « Le mariage homosexuel ne saurait être permis dans l’état actuel des choses, parce que la politique familiale du gouvernement ne pourrait s’y adapter. L’enfant n’étant pas une marchandise, jamais les couples homosexuels ne pourraient avoir d’enfants. Il faudrait d’abord clarifier cette question. » Mais a-t-on seulement entendu quelqu’un parler ainsi dans les débats ? Non, quelqu’un qui parlerait ainsi aujourd’hui serait traité de troll, de polémique, etc.
Pourquoi ce glissement ? Les médias répondrait probablement que l’anonymat pousse les gens à donner leur opinion sans la justifier, que ça ne peut pas favoriser le débat. Mais c’est faux, puisque les opinions exprimées sont des « Pourquoi pas ? » et des « oui mais quand même ». Il n’y a rien à justifier. En fait, l’opinion est manipulée, tout simplement, jusqu’à ce qu’elle n’est plus aucune importance. Aujourd’hui, une opinion modérée, c’est une opinion favorable, tout simplement. Et qui veut exprimer une opinion défavorable, nette et tranchée, devrait donner son nom ? Mais il serait aussitôt catalogué comme réac ! L’anonymat, cela permet d’échapper à ce contrôle de la pensée.
M. Mani remarquera toutefois que je ne suis pas anonyme sur son site et que j’y apporte un certain contenu. Bien que je le contredise sans arrêt, c’est une forme de respect que je lui témoigne, parce que lui même a choisit de s’exprimer en son propre nom et qu’une bonne communication se fait d’égal à égal.